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Le frisson du Nous

Cet été, j’ai profité de mes vacances pour aller voir l’exposition 25 x la Révolte! Un chef-d’œuvre présenté au Musée de la Civilisation, signé Hugo Latulippe. Dans cette exposition, on découvre vingt-cinq événements qui depuis la chute du mur de Berlin, marquent notre époque.

À travers la proposition du documentariste, on rencontre des personnalités politiques qui ont été chez eux au cœur d’une contestation : mouvement des indignés, premières élections libres en Afrique du Sud, mariage gai aux Pays-Bas, opposition à la guerre en Irak aux États-Unis, armée zapatiste de libération nationale au Mexique, conflit israélo-palestinien, printemps arabe, printemps érable…

Ça m’a fait réfléchir : d’où est-ce que je tiens cette sensibilité aux luttes sociales et environnementales d’ici et d’ailleurs?

Mon éveil à l’action collective a passé comme bon nombre de citoyen-ne-s de mon âge par la grève étudiante de 2005. Je n’étais pourtant pas personnellement touchée par les coupures de 103 millions dans le régime des prêts et bourses. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui ont assumé mes frais de scolarité.

Pourtant, ce que j’ai connu pendant ces quelques semaines, c’est le frisson du Nous. Celui que tu attrapes lors d’une manif ou d’une assemblée générale. Qui te fait oublier les cours à rattraper ou la session qui s’allonge indéfiniment. C’est le même frisson qui traverse à mon avis tous ceux qui sacrifient leur temps au nom d’une lutte collective. Celui qui te laisse croire que la force du nombre va peut-être bien nous la faire gagner cette bataille, contre ce dirigeant, cette compagnie, cette loi, ce système qui nous opprime.

L’idée géniale d’Hugo Latulippe est de faire ressortir des liens entre ces soulèvements populaires. Mais au-delà de ça, il s’agit de mettre de l’avant une génération mobilisée et politisée, qui agit avec conviction. On comprend à travers ce regard que les vingt-cinq événements sont loin d’être des contestations isolées : ils sont liés par le même optimisme de faire changer les choses et guidés par une indignation collective profonde. Mais aussi par la certitude que le changement est possible, autant qu’on s’y attarde en tant que société.

Au Québec, cette génération mobilisée et politisée dont il est question a vu ses capacités renforcées par la mobilisation du printemps érable de 2012. Comme l’explique Gabriel Nadeau-Dubois dans l’entretien présenté au musée, nous avons gagné une bataille. Nous avons obtenu gain de cause et fait tomber le gouvernement! Plus encore, la question des frais de scolarités dont il était question au départ a vite été transcendée par un cri du cœur d’autres pans de la société québécoise. Un malaise collectif a eu la chance de s’exprimer. Nous avons été nombreux à le ressentir ce frisson du Nous. Avoir dans notre société des gens qui ont vécu une lutte victorieuse, ça, c’est encourageant pour la suite des mobilisations à mener au Québec, dit-il.

Évidemment, on connaît la suite de l’histoire. Après un court séjour au pouvoir des péquistes, les libéraux sont revenus en force, mettant en place des politiques d’austérité des plus draconiennes, au nom du sacrosaint équilibre budgétaire.

Celles-ci ont – et continuent d’avoir - un impact sur la société québécoise. Comme l’évoque avec justesse Nadeau-Dubois dernièrement dans l’Actualité, « les médias rendent compte chaque semaine des conséquences humaines de cet entêtement comptable : recours au socio-financement pour se payer des soins d’hygiène en CHSLD, réductions de services dans les écoles défavorisées, fermeture d’un centre d’accueil, révision à la baisse des heures d’ouverture des bibliothèques dans les cégeps et les universités, etc. ».

Si les changements espérés par les casseroles qui résonnaient à travers la province n’ont pas encore vu le jour, c’est faux de dire que personne n’y travaille et que les mouvements sociaux nagent dans l’immobilisme en attentant le prochain grand soulèvement populaire. Les groupes, organisations et regroupements sont à l’œuvre au quotidien et tentent de trouver des alternatives pour répondre aux enjeux qui les préoccupent. Et à palier aux coupures budgétaires dont de nombreux programmes sociaux sont victimes. À force de créativité, de travail collectif et de génie humain, la volonté du changement social et environnemental continue son chemin.

Dans cette grande mosaïque de l’action collective, je m’intéresse plus spécifiquement à la ruralité québécoise. À comprendre comment les petites communautés rurales réussissent à trouver et mettre en place les solutions aux défis qui les confrontent. Je travaille plus précisément à construire une référence du développement collectif en milieu rural. Avec Visages régionaux, je vise à démontrer que les petites communautés s’attèlent ensemble à réinventer les bases de leur avenir. Cette référence, elle se construit collectivement. Ce sont les gens d’action eux-mêmes qui inscrivent leurs initiatives au répertoire. Je vous invite d’ailleurs à le faire si vous êtes impliqué dans un projet qui s’opère de manière collective.

Encore ici, la génération mobilisée et politisée est à l’œuvre, alimentée par le frisson du Nous. Si ces acteurs ont choisi d’habiter en campagne, ce n’est pas faute de connaître ce qui se passe ailleurs au Québec et dans le monde. C’est qu’ils ont choisi ce terreau pour canaliser leurs efforts pour le changement qu’ils estiment nécessaire.

En terminant, je ne sais pas pour vous, mais j’ai souvent ressenti le sentiment de l’urgence d’agir. Voir des bombardements sévir dans un pays, entendre que telle loi vient d’être adoptée, que tel pipeline serait construit. Urgence d’agir, mêlée à une certaine impuissance à la fois. C’est normalement l’effet que l’exposition aurait dû me faire, à voir autant de luttes qui restent encore souvent à terminer. Or, j’en suis pourtant ressortie avec deux certitudes.

La première, c’est qu’Hugo avait raison. Les événements présentés sont loin d’être isolés. Et les gens qui y mettent l’épaule à la roue non plus. La quantité de gens qui militent en faveur des droits et de la dignité humaine devrait nous donner confiance en l’avenir. Nous sommes plus nombreux que ceux qui profitent du système et de ses inégalités.

La deuxième, c’est que le changement, c’est long. On ne peut pas s’attendre à des bouleversements systémiques avec quelques coups de cuillères sur une casserole, aussi retentissant en soit l’écho. Le changement, c’est sur du long terme. C’est une question de réseautage, d’interconnexion des luttes, de dialogue. C’est la fin du travail en silo. De nos jours, nous n’avons jamais été aussi liés, via internet et les réseaux sociaux. Une force vive à utiliser, sans pour autant délaisser la rencontre en chair et en os. Si les casseroles sont l’étincelle du changement, il y a un long travail de définition et de construction collective qui doit s’en suivre. C’est facile de savoir ce qu’on ne veut pas. Encore faut-il rassembler les pièces du casse-tête et former l’image qui nous fait rêver pour la suite. Ça, c’est le véritable défi.

Cet article a d'abord été publié sur le site Nous.blogue.
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